Les Fulis dans le tussock
Lors de mon unique courte visite à Kerguelen, à bord du Kapitan Khlebnikov, la vaste manchotière royale du Cap Ratmanoff s’est tout d’abord offerte à nous. L’après midi, à l’est de la base Port aux Français, nous avons marché jusqu’à la colonie de Gorfous de Filhol de Pointe Molloy. Une journée mémorable, à l'époque juste ma seconde sur une île subantarctique. Alors que je suis le dernier à quitter les gorfous, Fabrice, le guide ornithologue du KK, me suggère de ne pas me presser. Lorsque tout le monde a disparu, nous quittons le vague sentier et grimpons dans une pente à l’herbe rase pour atteindre le sommet d’une falaise. De là, il pointe en contre bas une merveille posée sur son nid. Il vient de me présenter mon premier Albatros fuligineux (Phoebetria palpebrata). C’est un albatros de taille moyenne, d’une envergure d’environ 2 m pour un poids de 3 kg. Son corps est de cendre, sa tête est un plus brun chocolat, son bec noir est rehaussé d’une fine ligne bleu ciel sur la mandibule inférieure. Un maître de l’élégance. Le plus beau des oiseaux pour de nombreux ornithologues de l’océan Austral.
Les Albatros à sourcils noirs ou de Salvin, par exemple, vivent en colonie, ce n’est pas le cas des Albatros fuligineux. On les trouve dispersés dans des pentes côtières assez raides, de la Géorgie du Sud à l’île Macquarie, cachés dans le tussock lorsqu’il est présent (le tussock est une grande graminée caractéristique des zones côtières des îles subantarctiques).
Impossible d’amener un nombre important d’observateurs jusqu’à un nid sans risquer un dérangement de l’oiseau, et de toute façon il n’y a pas de chemin, toutefois, deux ou trois addictes aux albatros reste envisageable. J’ai donc essayé à plusieurs reprises de trouver un « Fuli » dans le tussock, en général à Gold Harbour, en Géorgie du Sud – il faut bien entendu que le chef d’expédition m’autorise à m’échapper un moment de la plage.
Dans les premières grandes herbes, l’épreuve initiale est à la fois d’esquiver les nez à nez avec une Otarie à fourrure antarctique agressive et d’éviter de marcher sur un jeune Eléphant de mer du Sud placide. Après ce champ de mine, le paysage se cabre et je me retrouve parfois dans des pentes scabreuses, en équilibre instable dans la terre qui se dérobe, agrippant les solides feuilles de tussock pour ne pas chuter lamentablement. L’idée est d’explorer toute une zone pour trouver un nid occupé. Il est constitué d’herbe et de terre formant une coupe beaucoup plus basse que celle des Sourcils noirs. Le terrain est difficile, le temps imparti trop court, ma quête a souvent été un échec parfumé à l’odeur huileuse ambiante de terriers de Puffins à menton blanc.
J’ai tout de même eu quelques rares réussites. Comme à une occasion sur les hauteurs de Gold Harbour, un oiseau sur son nid, invisible de loin derrière un pied de tussock. Ou encore, à Whistle Cove, dans la baie Fortuna, des minutes qui s’évanouissent trop vite à proximité de deux Fulis incubant, ils m’ignoraient timidement alors que je leur tirais le portrait. Inoubliable. Les saisons suivantes ces deux nids de Whistle Cove étaient vides, rien d’anormal, un couple de cette espèce niche une fois tous les deux ans s’il a réussi à élever un poussin. De plus, ces Procellariiformes sans terrier ne sont pas liés dans le temps à un nid physique mais sont plutôt attachés à un large flan d’une colline. Cette fidélité à une zone spatiale est de 94 % à Crozet pour l’Albatros brun (Phoebetria fusca), l’oiseau le plus proche génétiquement du Fuligineux. Ce concept s’applique aussi aux albatros qui ne nichent pas dans des pentes herbeuses, ainsi, l’Albatros hurleur montre une fidélité de 92 % au plateau où il se reproduit.
Les deux Albatros fuligineux sur leur nid, Whistle Cove, Géorgie du Sud
La plage de Gold Harbour, en Géorgie du Sud, les collines à tusscok à l'arrière plan
Une autre année, un autre jour à Gold Harbour, je pars à l'exploration fuligineuse avec Sylvain et Jérôme. Nous grimpons dans une colline à tussock modérément raide. Plus bas nous avons trouvé une voie pour contourner le champ d’Eléphants de mer sur la plage et avons « survécu » aux gueules moustachues. Pour couvrir plus de surface, nous sous séparons. Je me dirige vers une petite péninsule et atteins une plateforme face à la mer. Rien, pas de nid. Je suis frustré. Soudain un Fuligineux apparaît en vol, puis un autre ! C'est un couple en parade dans un vol synchrone ! Les oiseaux tournent autour de mon promontoire, ils passent plusieurs fois juste au dessus de moi. C'est à ce moment que mon reflex décide de me poser des problèmes… je réussis tout de même à déclencher et à immortaliser le sublime de ce moment exceptionnel. Le bonheur à l'état pur, un rêve d’ornithologue : observer une parade aérienne de Fuligineux.
La parade nuptiale de cette espèce et très différente de celle d’un Albatros hurleur ou d’un Albatros royal. Cela commence certainement toujours de la même façon, un mâle débutant est debout sur une corniche dans une pente garnie de tussock. Il attend. Lorsqu’un congénère couleur de suie passe en vol, qu’il espère femelle et libre d’attaches, il pousse un appel sonore court, bisyllabique, qui claque : « miiia-iiiiiiiiii ». C’est pour moi l’une des plus belles musiques de la nature. Chaque fois que je l’entends, depuis mon zodiac en bas de la montagne, ou à l’aide d’un mp4 sur mon ordinateur portable, mon esprit est transporté dans les herbes délicatement embrumées, au cœur du petit monde de cet oiseau fabuleux.
Tenant sa tête et son bec verticalement, il investit toute son énergie et ses espoirs dans ce chant envoyé vers le ciel, c’est la posture du « skycall ». Si une albatros est intéressée, elle se pose à côté du mâle. Le premier contact entre les deux étrangers est juste visuel mais déjà la femelle adopte des mouvements ritualisés auxquels le mâle doit répondre de la même manière. Ils prennent ensuite tout deux leur envol pour un ballet aérien le long de la pente. A l’image d’une patrouille aérienne parfaitement synchrone, les deux oiseaux ont le but de s’imiter dans leurs déplacements, à terme de ne faire plus qu’un unique albatros en vol. Si le choix du partenaire se confirme être bon, le vol encore asymétrique sera un jour en miroir. Cela prendra du temps, ils débutent de longues fiançailles. En attendant, les deux reviennent sur la corniche et entament des danses nuptiales qui suivent des règles très précises. Secouement de tête, courbette, marche en ressort, aiguisage des becs, chant en duo, toilettage mutuels, construction du nid : Pierre Jouventin et Henri Weimerskirch ont comptabilisé 15 postures différentes pour les Albatros bruns aux parades assez similaires . Comme tous les Diomédéidés, dans le reste de leur vie à chaque fois que les deux oiseaux se retrouveront pour une nouvelle tentative de devenir parents, ils ne passeront plus par cette longue parade complexe. Ils se connaissent. Ils auront juste besoin de renouer le lien, de réactiver la synchronisation nécessaire à cette entreprise, et d’atténuer l’agressivité naturelle entre les oiseaux : le couple d’Albatros brun ne pratique plus alors que trois postures ritualisées. Cependant, le chemin est long vers la maturité, les parades estivales d’un couple en formation s’étalent sur plusieurs années avant que la femelle tolère l’accouplement et que les deux tentent une première reproduction.
Le miiia-iiiiiii de l'Albatros fuligineux : enregistrement de Andrew Spencer (xeno-canto.org)
Vol nuptial d'Albatros fuligineux à Gold Harbour
L’addiction aux oiseaux de suie s’est aggravée en naviguant à plusieurs reprises jusqu’à Tristan da Cunha et l’île Gough dans l’Atlantique Sud, car j’y ai vu enfin cet autre fuligineux, l’Albatros brun. La teinte de l’oiseau est plus uniforme, la ligne sur le bec est jaune, la beauté est toute autant renversante.
Un Albatros brun
« Je suis l'albatros qui t'attend au bout du monde. Je suis l'âme en peine des marins morts qui ont doublé le cap Horn depuis toutes les mers du globe. Mais tous n'ont pas péri dans les vagues déchaînées, aujourd'hui, ils volent sur mes ailes, pour l'éternité, dans une dernière étreinte des vents antarctiques. »
Traduction du poème de Sara Vial, gravé sur une plaque en contrebas de la sculpture représentant un albatros sur l’île Horn, en Terre de Feu.