Commun Elephant

Les Rorquals communs de l'île Elephant

 

Nous sommes le 8 mars 2015. Après une balade en zodiac nous quittons Point Wild, sur l’île Elephant, à l’extrémité est des Shetland du Sud. Comme d’habitude la houle n’a pas simplifié cette opération, mais le site le mérite. Non seulement il est d’une beauté brute, mais je peux aussi raconter l’histoire de Frank Wild, l’adjoint injustement oublié du fameux explorateur Ernest Shackleton.
Nous nous changeons et partons déjeuner, lorsque l’officier de quart appelle les guides naturalistes par la radio VHF : « des baleines ! ». Avec Petra nous abandonnons le repas, passons à la cabine pour récupérer nos jumelles et grimpons à la timonerie. Des baleines, où ça ? Partout ! Nous sommes à l’arrêt dans une gigantesque soupe de Rorquals communs ! Combien sont-ils autour nous ? Assurément plus de 100, peut-être 200, accompagnés de milliers d’oiseaux marins. C’est phénoménal ! Jean Pierre, le plus expérimenté d’entre nous en cétacés, n’a jamais croisé une telle concentration en Antarctique, cette espèce étant généralement observée en petits groupes.

Un corps mince, un dos gris foncé qui n’en finit pas, une mâchoire inférieure droite blanchâtre qui réfléchit la lumière dans l’eau, le Rorqual commun (Balaenoptera physalus) est le second plus grand cétacé au monde après le Rorqual bleu. Son poids moyen oscille entre 30 et 90 tonnes. Dans l’océan Austral, un mâle mesure en moyenne 20 m, une femelle 22 m. La plus grande femelle mesurée avait une longueur de 27 m. Ces dimensions ont bien entendu été prises dans les stations baleinières, sur des animaux morts.

Qu’est-ce qui justifie ce gigantesque rassemblement de rorquals et d’oiseaux ? La nourriture. Ils se délectent de Krill antarctique dans un immense festin collectif hystérique. Christophe un de nos compagnons guide, a distingué également des poissons entre deux eaux.
Nous ne sommes pas les premiers témoins d’une telle agrégation alimentaires de Rorquals communs dans le même secteur, ni les derniers – heureusement ! Trois ans plus tôt, à une période de l’année similaire (21 mars), le brise-glace scientifique Polarstern est tombé sur une agrégation de 100 animaux lors d’une croisière. Ensuite, les 20 et 23 mars 2019, le voilier Pelagic Australis, a documenté deux regroupements de 150 de ces cétacés chacun. Le talus continental au nord-ouest de l’île Elephant, où les sels minéraux, remontent des profondeurs, est sans doute un site de réunion pour ces rorquals avant la migration automnale, vers une direction inconnue de l’homme. Ces formidables rencontres sont, je l’espère, le signe que les Rorquals communs sont de retour. Plus de 720 000 ont été éliminées dans l’hémisphère Sud au 20e siècle [rocha 2015], et il ne restait plus que 1 à 2 % de la population d’avant le début de l’exploitation en 1976 lorsque les quotas de chasse ont été abaissés à zéro par la Commission baleinière internationale.

Le navire stationne une bonne heure dans le site, totalement encerclé par les rorquals. Sur les ponts extérieurs, l’exaltation est totale. Alors que nous allons quitter le site, je descends dans notre cabine et sors sur le balcon pour filmer un long traveling. Petra me rejoint, notre bonheur est si intense, nous vivons ensemble un des grands moments naturalistes de notre vie. Depuis notre nouveau poste d’observation, les rorquals sont si près, les souffles semblent ininterrompus jusqu’à l’horizon, l’eau bouillonne de vie, c’est merveilleux, un goût de ce que devait être l’océan Austral avant le grand massacre.

La suite dans mon prochain livre : Naturaliste en Antarctique...