Les Orques de la baie Charlotte
Décembre 2018, nous nous échappons du débarquement de Portal Point pour réaliser une reconnaissance en zodiac dans la baie Charlotte voisine, à la recherche de banquise. Nous fréquentons rarement cette longue baie sur la côte ouest de la terre de Graham. À bord du zodiac je suis avec Florence, notre cheffe d’expédition, et trois officiers du navire.
Alors que nous filons sur une eau étale et que les icebergs défilent, mon esprit se perd dans le paysage glaciaire. Des bandes de nuages flottant horizontalement drapent des montagnes qui semblent s’effacer à mesure que nous nous rapprochons d’elles. Soudain, mon attention de naturaliste me tire de ma rêverie bleue, blanche, brume, par la vision d’un triangle noir contrastant devant un iceberg. C’est une énorme nageoire dorsale émergeant de l’eau.
Une Orque ! Non, deux : le mâle est accompagné d’une femelle à la nageoire dorsale plus modeste.
Nous arrêtons le moteur du zodiac et attendons. Vont-elles venir ? Oh oui, les deux Orques foncent vers nous ! Elles arrivent, nous ne bougeons pas. Que vont-elles faire ? Au dernier moment, l’imposant mâle, dont la nageoire est torsadée, passe avec délicatesse sous notre embarcation, imité par la femelle. Elles disparaissent. Mais nous ne demeurons pas seuls bien longtemps, c’est rapidement tout un groupe qui est autour de nous, peut-être une petite dizaine d’individus. Il y a même un bébé ! Elles nous encerclent à petite distance, tournent autour de nous, nous examinent. Une Orque s’immobilise en surface à quelques mètres de l’arrière de l’embarcation. Je m’allonge sur le moteur et la filme avec ma mini caméra. C’est alors qu’elle vocalise ! Je n’avais jamais entendu la voix d’une Orque auparavant. Nous parle-t-elle ? Finalement, elle se remet en mouvement et glisse doucement sous le zodiac. Puis une autre Orque fait surface à proximité du moteur, cette fois pour me regarder de près. Elle est là, en face de moi, pour un tête-à-tête intime. Elle est si proche que je pourrais toucher sa peau luisante. Après quelques instants irréels pour l’éternité, elle se laisse couler sous le zodiac, mais avant elle ouvre son évent pour respirer et (pour mon grand plaisir) me souffle sur le visage de l’air et de la vapeur chargée d’une odeur de fraîchin.
Durant quelques minutes, en particulier grâce à ces deux derniers Épaulards, j’ai vécu une des expériences les plus extraordinaires de ma vie de naturaliste polaire. Je tremble de bonheur. Cependant, nous avons l’impression à présent que leur nombre s’accroît, elles passent de plus en souvent sous le zodiac. Sont-elles plus pressantes ? Je ne crois pas, elles sont juste curieuses de nous. Nous décidons tout de même de remettre notre embarcation en marche et de partir. J’en suis triste, et à la fois je me sens si privilégié, car je suis persuadé qu’elles ont tenté d’interagir avec nous.
Les animaux nous suivent un moment, puis ils abandonnent. Nous tentons ensuite d’appeler le navire, la communication est difficile, il est loin, à la limite de portée de nos radios VHF. Florence voudrait qu’une fois le débarquement terminé, le Commandant Erwan vienne dans la baie. En attendant, nous restons à distance des Orques pour qu’elles s’intéressent à l’Austral. Cela fonctionne. Une fois le navire en vue, elles convergent vers lui et offrent un moment inoubliable à tous : les animaux se placent à quelques mètres de l’arrière du navire pour regarder les gens. Le bébé est là, se frottant contre le dos de sa mère.