Cabanes Fids

Detaille

Station W Detaille

Les cabanes des Fids

Entrée du long fjord Lallemand, dans le sud de la Péninsule. Nous entrons dans une région souvent dense en banquise, difficile d’accès. Quelle idée pour les britanniques d’avoir construit une cabane d’hivernage ici ! Avec le Fram, la première fois que je suis venu, le pack nous avait stoppé. Cinq ans plus tard à bord du Boréal, j’en suis persuadé nous allons réussir à débarquer sur la petite île Detaille.
Ce nom qui sonne francophone est celui de Monsieur Detaille, un citoyen hexagonal installé à Punta Arenas. Il était un actionnaire important de la compagnie baleinière Societad Ballenera Magellanes. Avant de partir pour l’Antarctique, Jean-Baptiste Charcot l’a rencontré dans la cité patagonne sur le détroit de Magellan. En décembre 1908, dans la caldeira de l’île Deception son patronage s’est révélé précieux pour obtenir du charbon pour le Pourquoi Pas ? de la part du navire usine baleinier Gobernador Bories. Charcot écrit : « Je considère la possibilité d'avoir pu nous ravitailler en charbon à l’île Deception comme une des principales causes de la réussite de l'expédition ». Pour remercier M. Detaille, il a donné son nom à cette île qu’il a découverte plus tard au cours de son expédition. 

Nous testons un premier accès juste à proximité de la cabane, c’est une pente de glace trop raide. Finalement nous débarquerons sur un rocher surmonté d’une grosse couche de neige. Dès nos bottes à terre je grimpe rapidement et laisse sans trop mauvaise conscience une partie de mes compagnons tailler des marches pour les passagers qui arrivent bientôt. Une légère pente, quelques mètres dans la neige, la voilà enfin cette Station W, fermée en 1959 et désignée comme Site et monument historique en 2009.
L’unique bâtiment au bois délavé est d’une architecture simpliste, quasiment rectangulaire, surmonté d’un toit noir. Il mesure une vingtaine de mètres de long. Au dessus, sur une butte rocheuse une petite hutte carrée faisait office de chenil pour les chiots, plus loin une antenne radio massive constituait le seul lien avec le monde pour les hommes au cours de leurs longs mois d’isolement. A l’avant de la station une imposante congère témoigne du blizzard hivernal, des mares d’eau de fonte gelée laissent à penser que l’été ici est fugace.
La glace et la neige dominent les alentours, le ciel couvert est bas, une lumière d’un bleu froid ne me réchauffe pas. Je me remets en marche et descend vers la base. Dans le seul espace caillouteux à proximité de la base gisent de longues bouteilles d’hélium dont la couleur varie de blanc à rouillée. Elles gonflaient le ballon-sonde quotidien. J’aperçois aussi une station météo en bois couchée sur le côté par le vent. Un couple de Labbe de McCormick semble excité par ces visiteurs inaccoutumés.
De l’extérieur, à l’aide d’une échelle nous enlevons les plaques de bois posées sur les fenêtres. Je devine à l’intérieur des rideaux à carreaux vert et blanc. Même au bout du monde les britanniques ont toujours eu l’art de faire d’une moindre cabane un chez soi cosy. La porte principale s’ouvre sur un sas, on y extrait un appareil en bois rudimentaire et efficace qui grâce à deux brosses élimine la neige sur les bottes. Nous entrons.

Un long couloir aux petites fenêtres longe sur sa gauche un alignement de plusieurs pièces. Tout d’abord un atelier pour l’entretien des traineaux. Des outils sont accrochés sur le mur, des pots de peinture et de graisse rouillent sur des étagères. J’y trouve également un plan en bois sur une grosse bassine et un appareil manuel à essorer, tout pour laver son linge. Puis, un dortoir pour huit hommes. C’est une salle très simple, des lits couchettes l’un au dessus de l’autre sont installés le long des murs. Un chauffage au charbon laisse filer vers le plafond un tuyau un peu déglingué, son ronronnement devait sans doute rythmer les nuits. La pièce suivante est exigüe, à droite un lit où je ne pourrais pas m’étendre de tout mon long,  une planche sous la fenêtre est un bureau avec vue. Officiellement c’est le cabinet de travail du cartographe, j’y verrais bien un espace particulier pour le chef de base. A ce niveau le couloir s’élargit, des paires de ski sont accrochées sur le mur, le panneau électrique est rouillé. Par une échelle j’accède à un espace de stockage sous le toit encore plein de conserves et à un bureau isolé de l’activité de la station. En définitive j’ai peut-être découvert le bureau du base commander, à moins que ce soit l’infirmerie. Je redescends et entre dans le loundge, la salle commune, foyer de la vie d’équipe. On y trouve un lit, mais surtout une table avec des magazines, des chaises, des étagères garnies de romans, un jeu de scrabble, un fer à repasser, des paquets de chewing-gum Wrigley's Spearmint, des bouteilles de Gordon’s dry gin, une bouteille de Whisky, une autre de Rose’s lime juice. Un caleçon long sèche sur un fil au dessus du poêle à charbon. Le couloir finit par déboucher dans la cuisine. Les hommes y mangeaient sur des bancs autour d’une unique table. A côté de la solide cuisinière Aga, un réservoir permettait de fondre de la neige pelletée dehors pour obtenir de l’eau douce, une des taches les plus astreignantes d’une expédition polaire. Sur le mur, les étagères exhibent des ustensiles de cuisine, des assiettes, des tasses, une ribambelle de boites de conserves, de la mayonnaise Heinz, et de la très britannique pate à tartiner Marmite. J’ouvre une armoire, elle déborde de boites de Scotch Oats, de l’avoine pour le sacro-saint porridge. Une note sur un papier précise que chaque homme, à son tour, cuisinait deux jours de suite, suivis par deux autres jours de vaisselle. Le cuisinier de service avait l’obligation de préparer trois repas par jour, sans oublier le thé du matin et de l’après midi accompagné de scones et de cakes. Un vrai home sweet home. Il devait également cuire au moins un pain par jour. La base stockait deux ans de nourriture, essentiellement sous forme séchée et en boite. Du phoque, des manchots et des œufs de manchots agrémentaient parfois la routine alimentaire. Enfin, le bâtiment se termine par la salle radio équipée d’une armoire métallique tapissée de cadrans à l’ancienne, le bureau de monsieur météo et une salle de bain minuscule qui ne devait pas voir ce nom, contenant un réservoir à eau et un baquet. Les toilettes, juste avant la porte arrière, sont rustiques, une caisse en bois peinte en vert percée d’un trou qui donne sur un seau à verser régulièrement dans l’océan.

La station a été construire par les britannique en février 1956 pour l’Année Géophysique Internationale. Depuis l’île, il était prévu que les hommes mènent des raids sur la banquise avec des traîneaux à chiens afin d’entreprendre dans la région des travaux de géologie, de géophysique et de cartographie. Mais les deux premières années les opérations furent perturbées par une glace de mer inhabituellement instable au cœur de l’hiver. Des équipes travaillant sur le continent se sont même retrouvées coupées de la base et ont rencontré les plus grandes difficultés pour revenir à la maison.
L’hiver 1958 fut nettement meilleur, le programme scientifique bien plus productif, la banquise étant assez solide pour les équipages de chiens et les traîneaux. Cependant, ironiquement, la glace se révéla si robuste qu’elle ne se disloqua pas l’été venu, ce qui empêcha le Biscoe, le navire de ravitaillement, d’atteindre l’île. Deux brise-glaces américains appelés à la rescousse ne parvinrent pas à faire céder la glace. La base n’ayant plus assez de charbon pour un hiver supplémentaire, il fut donc décidé de la fermer fin mars 1959. Les neuf hommes et les chiens rejoignirent le Biscoe après un raid de 56 km sur la banquise. Malheureusement alors que les chiens étaient hissés à bord du bateau, Steve, l’un deux eux, s’échappa. Il disparut en direction de la base. Impossible de l’attendre, le bateau quitta la zone au grand désespoir des membres de l’équipe.
Qu’est devenu Steve ? Trois mois plus tard il s’est présenté à une autre base, celle de l’île Horseshoe, en pleine forme ! Il a certainement vécu un temps à Detaille en mangeant les phoques tués pour nourrir tous les canidés, avant décider de trottiner sur le parcours qu’il avait déjà effectué avec son maitre vers Horseshoe. Un voyage de 96 km sur la banquise et à travers un glacier…     

James Clark Ross a découvert la mer qui porte son nom, Robert Falcon Scott et ses quatre compagnons d’infortune sont morts en 1912 sur la plateforme de glace de Ross en revenant du pôle Sud. Pourtant, les britanniques ont également tissé un lien historique fort avec l’autre côté de l’Antarctique. Cela débute par le Captain James Cook qui débarque et prend possession de la Géorgie du Sud en 1775 au nom du roi George III. Plus tard, William Smith découvre par accident les Shetland du Sud en 1819, il navigue l’année suivante avec Edward Bransfield pour la première fois le long de la côte de la terre de Graham. Néanmoins, après le temps des découvertes, suivi par une chasse destructive aux otaries à fourrure, ces terres et îles furent négligées par le Royaume-Uni.
Le réveil du géant sonne en 1904 lorsque le norvégien Carl Anton Larsen prend l’initiative de construire la station baleinière Grytviken en Géorgie du Sud. Un an après le navire norvégien Admiralen inaugure la chasse aux cétacés dans les Shetland du Sud. Dès octobre 1906 le Royaume-Uni réagit par un décret rendant illégale en Géorgie du Sud toute chasse sans une licence et impose des royalties sur toute baleine attrapée. Le royaume finalement affirme en juillet 1908 par des lettres patentes sa souveraineté sur la Géorgie du Sud et les Sandwich du Sud, mais également sur les terres de Graham et Palmer, la mer de Weddell (entre les longitudes 20° et 80° Ouest), les Shetland du Sud, et les Orcades du Sud. C’est le premier état qui proclame officiellement la prise de possession d’une partie de l’Antarctique. La revendication est affinée en 1917 en incluant un camembert allant jusqu’au pôle Sud géographique. La proclamation de souveraineté n’ayant pas été contestée, le Royaume-Uni impose donc des licences de chasse payantes aux baleiniers de la Péninsule avant et après la première guerre mondiale.

Ce vaste territoire revendiqué est administrativement rattaché aux îles Malouines jusqu'en 1962, sous le nom de Falkland Islands Dependencies (Dépendances des îles Falkland). Suite à la signature du Traité sur l’Antarctique qui prend en compte l’existence des revendications nationales sans les entériner, pour les britanniques les terres de Graham et de Palmer, les Shetland du Sud et les Orcades du Sud sont sortis des Falkland Islands Dependencies en 1962 pour entrer dans le British Antarctic Territory (Territoire antarctique britannique). La Géorgie du Sud et les Sandwich du Sud, possessions nationales (contestées par l’Argentine), prennent en 1985 le statut de territoire d’outre mer du Royaume-Uni (United Kingdom overseas territory).

En 1940 le gouvernement chilien proclame une revendication sur la Péninsule, c’est la première nation à exprimer une telle nouvelle intention en 32 ans.
Les argentins installés dans les Orcades du Sud depuis 1904 (à ancienne base de l’expédition menée par l’écossais William Bruce) ne cachent pas non plus leurs vues sur l’Antarctique. Ils le confirment en dépêchant en 1942 le navire Primero de Mayo en Péninsule. Des hommes posent le pied à l’île Deception, ils peignent les couleurs ciel et blanc sur un bâtiment de l’ancienne station baleinière Hektor, et déposent un cylindre de bronze qui contient un document revendiquant la Péninsule et la mer de Weddell pour l’Argentine. Ils débarquent également aux îles Melchior et dans les îles Argentines, plantent un drapeau et déposent un même tube [boothe2011]. Ce voyage était sensé rester discret, mais les autorités britanniques sont bien renseignées, elles envoient à Deception en janvier 1943 le Carnarvon Castle pour vérifier la rumeur. Le drapeau argentin est repeint en Union Jack, le tube sera renvoyé officiellement à Buenos Aires. Le mois suivant le Primero de Mayo est de retour, il passe aux îles Melchior, à Port Lockroy et dans la baie Marguerite. A Deception les couleurs nationales sont peintes à nouveau, cette fois sur une citerne.
Trop, c’est trop,  afin de contrecarrer ces prétentions nationales et marquer son territoire, le Royaume-Uni lance en pleine seconde guerre mondiale l’opération secrète Tabarin. L’expédition installe en 1944 deux stations d’hivernage en Péninsule, l’une à Port Lockroy, la Base A, l’autre dans un ancien dortoir de la station baleinière de la baie des Baleiniers, la base B (ou Biscoe House). En 1945 deux autres sont montées, aux Orcades du Sud et dans la baie Hope au bout nord de la terre de Graham.  Après la guerre, ces missions militaires se transforment en expéditions scientifiques gérées par le Falkland Islands Dependencies Survey, le FIDS. Les membres des équipes de terrain s’appellent les « Fids ». En 1962 le British Antarctic Survey (BAS), l’Institut polaire britannique, remplace le FIDS.

De nombreuses autres stations et refuges britanniques sont construits par la suite, en particulier à l’occasion de l’Année Géophysique Internationale. J’en dénombre quatorze au total pour ce qui est de celles où les hommes ont hiverné. Ces cabanes polaires en bois me fascinent. Certaines n’ont fonctionné qu’un ou deux hivers, d’autres beaucoup plus longtemps. La hutte Reclus de Portal Point que l’on peut visiter aujourd’hui au musée de Stanley n’a accueilli que trois hivernants en 1957. Alors que dix à dix neuf hommes enduraient les hivers à la base D dans la baie Hope dans les années 1950.
Les deux plus importantes au point de vue logistique ont été la station D, et la station E de l’île Stonington dans la baie Marguerite. De la première, après une traversée des glaciers du bout de la terre de Graham, chaque hiver des équipes de traîneux à chiens exploraient sur la banquise la côte est. De la seconde, les hommes et les chiens avaient accès au plateau glaciaire continental. Que d’aventures humaines vécues !

L’entrée en fonctionnement en 1975 de la base moderne Rothera dans le nord de la baie Marguerite, puis la signature du Protocole de Madrid et ses nouvelles règles environnementales, ont sonné le glas des cabanes. C’est pourquoi, en 1994 une croisière du BAS a expertisé chacune d’elle pour décider de leur sort. Des stations ont changé de nationalité. Ainsi Faraday est ukrainienne sous le nom de Vernadsky depuis 1996, la station D de la baie Hope a été transférée à l’Uruguay, et la station T sur l’île Adelaide est devenue chilienne. D’autres sont à présent des monuments protégés de l’Antarctique conservées par l’association United Kingdom Antarctic Heritage Trust (UKAHT). Ce sont, du nord au sud, la base B dans baie des Baleiniers (en ruine), la hutte de Damoy Point, la Base A de Port Lockroy, Wordie House dans les îles Argentine, la station W sur l’île Detaille, la station Y de l’ile Horseshoee et la station E sur l’île Stonington toutes deux dans la baie Marguerite. Enfin, les dernières ont été démontées et évacuées : la station G de la baie de Admiralty (Shetland du Sud) en 1995-96 par les brésiliens, Portal Point en 1996-97, la station O de l’île Danco et la station J à Prospect Point en 2003-04. Afin de ne pas le laisser dans les mains d’un riche touriste qui avait affiché son intention de se l’approprier, et pour de le restaurer, les britanniques ont également déménagé en 2004 la carcasse orange du De Havilland Canada DHC-3 Otter qui gisait derrière le hangar à avion dans la baie des Baleiniers.

Des lectures :
Vivian Fuchs : Of Ice and Men, the story of the British Antarctic Survey (Anthony Nelson 1982)
Wally Herbert : A World of men, exploration in Antarctica (Eyre & Spottiswoode, 1968)
Kevin Walton and Rick Atkinson : Of dogs and men, fifty years in the Antarctic (Images Publishing Malvern, 1996)

Port Lockroy

Station A Port Lockroy

Wordie House

Station Wordie House

Stonington

Station E Stonington

Horseshoe

Station Y Horseshoe