Les albatros de Steeple Jason
« Allez trouver les albatros » nous avait lancé Florence, notre cheffe d’expédition.
Mais où est cette colonie ?
Partis en reconnaissance, nous crapahutons avec Ismaël sur les flans d’un sommet rond. L’herbe est rase, les arbres absents comme partout aux Malouines, je me croirais presque dans les hauteurs de mes montagnes basques. La côte n’est pas loin sur notre gauche, les albatros devraient être là, si ce n’est qu’une ceinture de haut tussock nous empêche de discerner l’océan. Le paysage ne ressemble absolument pas aux photos que Florence nous a montrées. Elles datent de nombreuses années, les grandes herbes étaient nettement plus basses, la vue vers le rivage ouverte, aujourd’hui elles sont gigantesques. Les albatros sont forcément derrière, on les aperçoit dans les airs.
Enfin, nous nous décidons à entrer dans la végétation… pour y disparaître : le tussock nous dépasse largement. Dans cette forêt vierge nous trébuchons sur des marches de terre invisibles, et entre chaque pied, dans un espace de la largeur d’un homme, des tentacules végétales tentent de nous retenir, nous empêchent par endroit de passer. Il faut forcer, tomber, se relever. Allons-nous au moins dans la bonne direction ?
Encore un mur de feuilles effilées et coupantes sur lequel je pousse, et soudain me voilà éjecté sur du sol nu. Je viens d’atterrir le nez en premier dans une des colonies d’Albatros à sourcils noirs (Thalassarche melanophris) de Steeple Jason ! Un son monte : « Clac, clac, clac, clac ». Je me redresse. Je ne suis pas le seul à être surpris de cette chute, des dizaines de gros poussins au duvet gris clair me regardent en claquant du bec. Merveilleux ! En fait il y en a des centaines sur une plaine sans végétation, tous orientés dans une même direction. Chacun est installé sur une colonne de terre d’un quarantaine de centimètres. Ils sont gros et un peu à l’étroit sur leur nid, assis sur leur croupion les pattes palmées en avant, une ligne noire prolongeant la commissure du bec leur donne un sourire figé.
Isma me rejoint, nous remontons la colonie le long de l’herbe et trouvons une zone où la ceinture herbeuse est moins large. C’est là, par l’intérieur de l’île, où nous allons amener les passagers par petits groupes pour savourer ce grand cadeau de la nature.
La population de l’île a été estimée à 183 135 couples reproducteurs en octobre 2010 par Ian Strange en utilisant des photos aériennes, ce qui en fait la plus importante colonie d’Albatros à sourcils noirs au monde. Steeple Jason est la deuxième plus grande île de l’archipel Jason, à l’extrême nord-ouest des îles Falkland. Longue de 8 km, formée de deux terres reliées pas un isthme (le « neck »), chacune est dominée par une colline, de 263 m d’un côté, 290 m de l’autre.
L’île était une zone de pâture pour des milliers de moutons (jusqu’à 5000 individus) avant d’être achetée en 1970 par l’ornithologue britannique Len Hill qui l’a transformée en un sanctuaire libre de bétail. La végétation jusqu’alors ravagée par les ovins s’est développée à nouveau, c’est pourquoi nos photos ne correspondent plus à la réalité, le tussock a repris une taille et une densité plus naturelle. Le philanthrope Michael Steinhardt a acheté l’île en 1990, il en a fait une donation en 2001 à une association de protection de la nature basée au zoo du Bronx à New York, la Wildlife Conservation Society.
Les seuls animaux introduits qui occupent toujours l’île sont les Souris grises (Mus musculus). L’autre menace est le feu. Des éclairs ont déjà déclenché des incendies dans l’archipel au cours de périodes sèches. Il n’y a pas de caserne de pompiers dans le coin.